mercredi 24 août 2016

Jimi & Billie

Quoi? Deux livres chroniqués dans un même article? 
Eh oui. C'est ça l'audace. Ou pas. 

Les deux romans dont je m'apprête à en dévoiler les rouages présentent de telles similitudes en dehors du fait qu'ils ont été écrits par Louis Atangana que je ne me voyais pas ne pas en parler dans un même article.
Les deux romans (bis) sont des récits initiatiques, des road-trips à la fois physiques et spirituels, un peu à la manière du très bon Bluebird de Tristan Koëgel. Certaines personnes me diront que tous les romans sont des road-trips, ce qui n'est pas totalement faux, mais ce n'est pas l'intention première de l'auteur dans chaque cas de figure. Ici, les deux personnages principaux sont paumés dans tous les sens du terme et vont se retrouver au pinacle, après avoir traversé diverses épreuves aussi bien physiques que psychologiques - c'est tout ce qui se passe à la campagne.

Dans Billie H., le roman qui raconte la vie de Billie Holiday avant qu'elle ne devienne Billie Holiday. Jeune, elle s'appelle Eleonora et elle doit se débrouiller seule. Elle connaît la rudesse de la rue, la rigueur de l'hiver, elle forge son caractère petit à petit à coups de poing dans la gueule des mecs qui veulent trop la titiller. Qui aurait cru? Sous un visage d'ange se cache une guerrière qui utilisera la plus violente des armes: l'art, le chant, le jazz. Louis Atangana nous laisse poireauter dans cette jeunesse impétueuse, abîmant bien comme il faut, et avec raison, l'image de la belle diva que nous avons tous de Billie Holiday.
L'intérêt d'un tel roman est aussi de ternir l'image du jazz qui, à l'instar de la musique classique, souffre d'une imagerie trop sage, trop intellectuel - il l'est effectivement quand il est joué par les blancs, mais il devient organique et militant quand il est joué par les afro-américains. Un Paul Desmond n'aurait jamais pu égaler, musicalement parlant, un John Coltrane. N'oublions pas d'où vient ce genre musical majeur dans l'histoire de la musique - majeur dans le sens où il a influencé tous les genres musicaux qui ont suivis: de la rue, celle qui pue la crasse, le racisme et la violence.
Jimi-x se passe une trentaine d'années après et pourtant rien ne semble avoir changé en terme de contexte social. Jimi vit quasiment seul avec son frère, son incapable de père étant rarement à la maison, les seuls moments où il y est sont mis à profit pour du tabassage en règle de Johnny - nom de baptême du guitariste. Le rythme de vie familial est marqué par les séparations et réconciliations irrégulières des parents. Jimi en a marre de cette vie de taré. Il connaît la dureté de la vie, de cette perpétuelle injustice dont il est victime dans la rue du fait de sa couleur de peau. Ce qui va le réconcilier avec la vie, c'est la musique. Mais avant de pouvoir jouer l'hymne américain tout en imitant des bombes qui sifflent et qui explosent, Jimi va devoir se faire les griffes sur un ukulélé à une corde puis sur une guitare bas de gamme.
Ce roman est dur, peut-être encore plus dur que Billie H., mais il reste très optimiste: à aucun moment, ou alors c'est très rare, Jimi baisse les yeux. Il garde le menton haut, bombe le torse s'il le faut. De la vie misérable connue dans les bas-fonds de Seattle au Jimi Hendrix Experience, le road-trip de l'un des gauchers les plus célèbres est un coup de poing dans la tronche du déterminisme.
 Je disais en début d'article que Louis Atangana avait écrit les deux romans quasiment de la même manière, en abordant à peu près les mêmes thèmes - il y a quelques variations: la reconnaissance internationale de deux fabuleux musiciens, leur difficile ascension et surtout une lutte acharnée contre le déterminisme social et la ségrégation raciale. Ce sont deux combats de boxe que nous livre l'auteur, et nous n'en sortons pas indemne.
L'écriture est paradoxalement très vocale, elle est souvent dirigée vers du discours indirect libre*, si bien qu'on a l'impression, dans les deux romans, que Jimi et Billie nous parlent directement ou mieux, parlent à voix haute, avec cette syntaxe doucement syncopée propre au jazz, et avec un langage rude, coupé à la machette, ultra-réaliste, avec des mots mâchés.
Il est enfin intéressant de lire les deux romans dans la foulée et de se rendre compte d'une chose: Billie est née en 1915, Jimi en 1947; même si la ségrégation n'est pas aussi marquée selon les Etats, les deux musiciens connaissent quasiment les mêmes obstacles, ce à trente ans d'écart. Billie H. et Jimi-x ne sont pas tant des biographies, finalement, même si on en apprend beaucoup sur la jeunesse des musiciens - avant qu'ils ne deviennent musiciens, donc - et la musique-même occupe une place relativement mineure, comparée à l'exposition du milieu social dans lequel évoluent les personnages. Ils abordent de manière très charismatique un thème cher à Louis Atangana: la rage de vivre. Le jazz, et le blues avant lui, n'a rien d'un enfant sage; il est, après tout, le papy du rap, et je serais curieux de voir si et comment Louis Atangana aborderait une troisième fois ces mêmes thématiques dans un contexte plus contemporain, plus familier. Vu comment j'ai joui en lisant ces deux romans, je ne serais surpris d'en lire un troisième tout aussi excellent.
En attendant, je retourne regarder une série du moment: The Get Down



*Discours indirect libre, ou DIL pour les plus speed: c'est effectivement un étrange Pokémon que celui-ci! Nous le rencontrons très souvent, sans faire attention plus que ça: c'est un procédé d'écriture qui nous donne accès aux pensées d'un personnage sans qu'elles ne soient introduites par un verbe particulier ou par une ponctuation. Ainsi, la frontière entre le point de vue du personnage et celui du narrateur est vraiment très, très floue, puisqu'on a l'impression que le personnage se tape l'incruste dans la rédaction du roman et n'est donc plus si fictif que ça. 

mercredi 17 août 2016

Le petit bourreau de Montfleury

La peine de mort, un sujet tabou? Pas pour Marty Planchais, qui offre une réflexion époustouflante sur le sujet, entre autres. 

Le personnage éponyme est un bourreau, fils de bourreau; père comme fils, ils n'ont jamais exécuté qui que ce soit, grâce à l'ancien mère du village, qui a toujours fait preuve d'une grande bonté envers les criminels. Mais voilà qu'un nouveau maire est arrivé en ville et veut répandre une justice bien sanguinolente: le village adore! Et pour montrer le sérieux de son statut, ce nouveau maire veut faire d'un villageois un exemple, demandant alors au petit bourreau de faire son office devant tout le monde. Seulement, le petit bonhomme tout de rouge vêtu est confronté à un dilemme: lui qui préfère peindre des toiles avec de belles couleurs, voilà qu'on lui demande de peindre les pavés d'un beau sang rouge en exécutant un innocent.
Le petit bourreau de Montfleury est le premier album de Marty Planchais; cette bande dessinée aborde des thèmes complexes tels que la valeur de la vie humaine, la justice, la peine de mort. C'est peu commun dans la littérature de jeunesse! 
Notez que la BD est éditée chez Sarbacane, une maison qui semble particulièrement bien s'investir dans les projets humanitaires, comme en témoignent le logo d'Amnesty International sur la couverture de cet album et, précédemment, la publication du petit livre Réfugiés, co-édité et réalisé en collaboration avec la Cimade.
Prendre un bourreau comme personnage principal d'une histoire, c'est tout de même une gageure: ce sont des personnes aussi bien respectées que craintes, aussi bien adorées que haïes. Et même dans la littérature générale les témoignages de bourreaux passent en arrière-plan, comme s'ils étaient maudits. Celui-ci préfère peindre, et s'il manie la hache, c'est pour couper du bois pour sa cheminée; ses couteaux ne tranchent jamais rien d'autre que des légumes; enfin, Rimbaud et Van Gogh ne sont jamais bien loin.
Sous ses allures de bande dessinée jeunesse, Le petit bourreau de Montfleury est d'une incroyable violence. On ne voit jamais de mort, mais le rouge est très présent, nous renvoyant sans cesse au sang des condamnés, et les dirigeants, représentés par le maire et ses fanatiques ses citoyens sont une belle caricature de nos propres dirigeants et de toutes les personnes qui se disent favorables à la peine de mort. Qu'on se rassure, ce sont ces sociopathes qui finissent sur l'autel de la honte.
La violence du sujet est également représentée par la couleur rouge: c'est celle de l'habit du bourreau - qui me fait penser à Daredevil, façon Moyen-Âge (d'ailleurs le superhéros se pose les mêmes questions quant à la justice) -, c'est celle de la colère, c'est celle du sang, c'est celle du mal: le maire, le grand justicier d'une ville paisible, se retrouve sur le billot et prend soudainement conscience de la valeur de sa vie lorsqu'il est face à une fatalité imminente.
La conscience du petit bourreau est représentée la chauve-souris, animal déprécié et pourtant... Ca me rappelle Batman, tiens, un autre sociopathe persuadé de faire le bien.
Marty Planchais est optimiste: même s'il évoque les âmes sombres des dirigeants à travers quelques scènes qui ne sont pas sans rappeler Maupassant ou Balzac dans leurs noirceurs, il fait de la conscience la grande vainqueure sur une prétendue morale uniquement basée sur le bien et le mal. Il remet également les choses à leur place: le petit bourreau doit sa fonction à la fatalité, son métier se transmettant de père en fils il ne pouvait y échapper; pour autant sa fonction n'est pas une fatalité, puisqu'il trouve le temps de peindre, de cuisiner, de couper du bois, de profiter de la nature et du soleil. Le petit bourreau coupe court (Ha. Ha. Ha.) toute idée selon laquelle il serait LA fatalité, LA mort elle-même.
L'album est plein d'humour, ce qui permet d'alléger fortement un sujet grave. Il est très bien réussi, puisque très agréable à lire, à regarder; je pourrais pousser quelques analyses encore plus loin, mais ça allongerait encore l'article qui est déjà bien long. Cet album lance également plusieurs pistes de réflexion qu'honnêtement je prends toujours plaisir à suivre. Pour une première fois, Marty Planchais frappe fort, et j'en redemande volontiers!


N'oubliez pas, en France encore la torture est pratiquée, cautionnée par un Français sur deux, en moyenne, aux dernières nouvelles; et un bon nombre de sociopathes souhaitant le rétablissement de la peine de mort subsistent encore. Les incarcérations injustifiées se multiplient, car les bourreaux que sont certains de nos dirigeants ont besoin de se sentir exister et de vivre dans l'illusion d'avoir un quelconque pouvoir de vie et de mort sur nos têtes. La peine de mort physique n'existe sans doute plus - en tout cas, pas officiellement -, mais la peine de mort psychologique est toujours bien ancrée dans les mécaniques du pouvoir. Plus que jamais des livres comme Le petit baron de Monfleury s'inscrivent dans une réalité dénigrée par les médias traditionnels, toujours plus dénoncée par des ONG telles que Amnesty International.

mardi 16 août 2016

Harry Potter et l'Enfant maudit

Attention, cet article est violent. 
Vous êtes prévenus. 


Alors que nous attendons tous impatiemment la sortie des Animaux Fantastiques en novembre prochain, notre appétit potterien se veut rassasié après la lecture du huitième opus - dramaturgique, cette fois - de la saga du balafré.
JK Rowling a construit un monde totalement fascinant, offrant de nombreuses possibilités - et Jean-Pierre Ménard, le traducteur, a fait un travail absolument ahurissant fortement appréciable et apprécié (les traducteurs sont rarement salués dans les blogs littéraires, c'est dommage...). Tout cela est bien, en particulier pour les personnes qui aiment écrire des fan fictions, comme ce Harry Potter and the Cursed Child.

Une petite dame blonde me fait signe de loin: apparemment, Harry Potter and the Cursed Child ne serait pas une fan fiction, mais bel et bien la suite écrite par Rowling et compagnie, une pièce de théâtre qui plus est.

La forme dramaturgique n'apporte rien. Un roman, même très court, aurait été acceptable. Et si vous espériez lire la suite entamée par la conclusion des Reliques de la Mort, vous vous foutez le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.

Pardon? Si je vais résumer l'histoire? Non. Ca va m'énerver encore plus. Parce que le scénario est bidon, les révélations sont nulles, et l'une d'entre elles en particulier, assez tardive puisqu'elle arrive durant l'acte III (la pièce en comporte 4), m'a fait pleurer. Non pas d'émotion. Enfin si, d'émotion. De la colère et du désespoir mélangés. Attention,  je spoile (je révèle un élément important de l'histoire, traduction de "je spoile" pour les vieux qui refusent que notre belle langue se fasse souiller par l'anglais mais qui vont s'énerver dès qu'ils vont entendre Nadine Morano dire qu'il faut arrêter de piocher dans la culture arabe - et donc dans sa langue - parce que c'est du racisme. BREF.) Albus Severus Potter, le fils d'Harry Potter et de Ginny Weasley, rencontre une certaine Delphi Diggory, qui prétend être la fille de Cedric Diggory, l'élève de Poufsouffle qui se fait buter à la fin du Tournoi des Trois Sorciers, par Voldemort lui-même, dans le cimetière des Jedusor. (Vous comprenez rien? Lisez la saga, et revenez ici pour finir de lire l'article.) Seulement, dans l'acte III, on apprend que cette fameuse Delphi n'est personne d'autre que

TIN TIN TIN

La fille de Voldemort et Bellatrix Lestrange.

...
Je...
...
Je répète.
LA FILLE DE VOLDEMORT ET BELLATRIX LESTRANGE.

Les fans de la saga - dont je fais fièrement partie - voient ça comme un coup de poing dans la tronche et une décapitation bien faite de deux des meilleurs personnages jamais créés par Rowling. Pourquoi? Parce que, principalement dans les huit derniers tomes - L'Ordre du Phénix, Le Prince de Sang-Mêlé et Les Reliques de la Mort -, on apprend beaucoup sur Voldemort, le génie du Mal, le Prince des Ténèbres, et on apprend notamment que le simple rapport amoureux voire sexuel le dégoûte profondément. Donc il ne peut pas avoir d'enfant. Et vous allez me dire: "Oui mais de toute façon Rowling écrit ce qu'elle veut." Je suis d'accord, dans la limite des sept tomes qui composent la saga. Là, le problème est que la pièce a été écrite à trois. Qui est responsable de quoi? Et puis même, Rowling peut très bien pointer du doigt les incohérences scénaristiques dont elle n'est pas l'auteure, non?

Non?

Il semblerait que non, effectivement. Si elle-même se fiche de quelques éléments qu'elle a elle-même mis en place, où va-t-on?

Harry Potter est connu pour être une saga très riche, pleine de rebondissements, qui a fait beaucoup de bruit dans la sphère de la littérature - quand j'étais au lycée, ce n'était pas considéré comme de la littérature, hein... comme quoi les mentalités changent vite. C'est quand même l'une des premières sagas, si ce n'est la première, dans laquelle les personnages vieillissent en temps réel. Là, on se retrouve 19 ans après que Potter a tué Voldemort, et l'écriture scénaristique a énormément changé. C'est lourdingue au possible.

Au final? C'est très mauvais. Scénario bâclé, personnages faux, on a plus affaire à de la mauvaise fanfiction qu'à une véritable suite d'Harry Potter. Et quand je dis mauvaise fanfiction, entendons-nous bien: certaines fanfictions* sont très, très bien écrites et plaisantes à lire. D'habitude, vu que les fanfictions sont mal considérées parce que écrites par des amateurs (vive le déterminisme eugéniste); dire qu'un texte est de la fanfiction laisse souvent sous-entendre que le texte en question est très mauvais. Là, on dirait que les auteurs n'ont jamais lu Harry Potter, ce qui est dommage vu que l'un d'entre eux en est la mère.

Dommage que L'Odieux Connard ne fasse pas de critique littéraire. Je me serai plu à le voir défoncer cette pièce.

*Des récits écrits par des fans se basant sur l'univers d'origine d'une oeuvre, comme ici avec Harry Potter: des fanfictions ont été écrites sur l'une des fondatrices de Poudlard**, Rowena Serdaigle, ma magicienne préférée (jamais présente, seulement évoquée, mais sa maison roxxe du poney).

**L'école des sorciers anglais, basée en... Ecosse. OK. Cette école a été fondée par quatre mages très puissants qui ont donné leurs noms aux quatre maisons: Gryffondor (Potter appartient à cette maison), Serdaigle (ma préférer <3 jte love bb), Poufsouffle et Serpentard. 

mardi 9 août 2016

Miss Peregrine et les enfants particuliers

A l'occasion de la sortie annoncée de l'adaptation cinématographique réalisée par Tim Burton, je me décide enfin à parler sur ce roman qui a tant l'air de faire frétiller pas mal de lectrices et de lecteurs... 

La première fois que j'ai lu Miss Peregrine et les enfants particuliers, c'était sous sa forme bédéesque. Et puisque Tim Burton - un réalisateur que je déteste - a projeté d'adapter le premier roman de Ransom Riggs au cinéma, dont la sortie est prévue pour l'automne prochain, je me suis dit qu'il fallait que j'y jette un coup d'oeil. Je fais partie de ces retardataires qui ne parlent d'un livre que lorsque la fièvre émotionnelle qui accompagne sa sortie a fini par retomber. 
Parce que je suis une pelle pour résumer des histoires, je vous donne le résumé de l'éditeur:
Jacob Portman, 16 ans, écoute depuis son enfance les récits fabuleux de son grand-père. Ce dernier, un juif polonais, a passé une partie de sa vie sur une minuscule île du pays de Galles, où ses parents l'avaient envoyé pour le protéger de la menace nazie. Le jeune Abe Portman y a été recueilli par Miss Peregrine Faucon, la directrice d'un orphelinat pour enfants « particuliers ». Selon ses dires, Abe y côtoyait une ribambelle d'enfants doués de capacités surnaturelles, censées les protéger des « Monstres ».Un soir, Jacob trouve son grand-père mortellement blessé par une créature qui s'enfuit sous ses yeux. Bouleversé, Jacob part en quête de vérité sur l'île si chère à son grand-père. En découvrant le pensionnat en ruines, il n’a plus aucun doute : les enfants particuliers ont réellement existé. Mais étaient-ils dangereux ? Pourquoi vivaient-ils ainsi reclus, cachés de tous ? Et s'ils étaient toujours en vie, aussi étrange que cela puisse paraître…
Une première chose: le roman se lit très vite. Le narrateur ne perd pas son temps à faire des descriptions psychologiques, du coup j'ai trouvé une sensation de rapidité dans le récit qui laisse la part belle à l'action plutôt qu'à la contemplation.
...
Ha ha! Je plaisante. Au contraire, j'ai eu l'impression de lire une très grosse scène d'exposition, avec l'action qui débarque à la fin. Dommage. C'est très mou, je trouve, par rapport à ce que j'attendais avant d'ouvrir le livre. Quand on prend connaissance du matériau de base, on se dit que ça va forcément être très bon. Ca peut l'être du moment que c'est vivant. Et le problème, ici, c'est que le récit est aussi calme qu'un loch pour environ les deux premiers tiers, voire les trois premiers quarts du livre. C'est triste.
Une deuxième chose: les photos contribuent grandement à l'immersion et offrent une expérience de lecture bien particulière - c'est le cas de le dire. Incorporer des photos dans un roman n'a rien de novateur; lisez Nadja d'André Breton ou Vertiges de Sebald, et vous trouverez le même principe. Seulement, ces photos ne sont plus illustratives, mais font au contraire figure de documents, et le texte est alors non pas de la fiction, mais un témoignage sur des faits réels. Imaginez le délire: il existerait, dans notre monde, des enfants dotés de pouvoirs surnaturels.
Les photos en question sont, d'après Ransom Riggs lui-même, authentiques, non-truquées, légèrement retouchées, et trouvées dans des brocantes, des lieux insolites. Elles ne sont clairement pas sans rappeler ces photos qui circulent sur Internet et qui exposent des monstres dans des foires spécialisées du début du siècle dernier - d'ailleurs, certaines photos du livre sont assez effrayantes. On pourrait également croire que Miss Peregrine et les enfants particuliers lorgne du côté de l'horreur: il n'en est rien. Certes, il y a des monstres, et certains des enfants sont carrément horribles - le cas du petit Enoch est significatif à cet égard, cette sorte de petit Herbert West (Re-animator) qu'il est; pour autant il n'y a rien de réellement flippant. Parce que l'histoire se passe sur fond de Seconde Guerre mondiale, avec un sous-discours sur une race meilleure que celle des hommes et sur une utopie ultra-eugéniste, on ne peut pas ne pas penser que Ransom Riggs a voulu traiter de l'Holocauste de manière à peine dissimulée quand on lit ce premier tome.
C'est une lecture qui ne m'a personnellement pas du tout marqué comme l'a fait Harry Potter en son temps. J'eusse préféré quelque chose de plus fantastique, limite horrifique justement: sans doute suis-je trop demandeur. Il y a un peu de déception dans cette lecture. Comme je l'ai dit plus haut, il y a beaucoup de potentiel dans l'idée de base, et j'ai l'impression que l'auteur se retient trop: peut-être le libère-t-il ensuite mais, honnêtement, je ne suis pas tenté plus que ça de lire Hollow City et Library of Souls, les deux suites. J'attends avec beaucoup de craintes la sortie de l'adaptation signée par Tim Burton: la bande-annonce n'augure rien de bon. Je déteste Tim Burton - exception faite pour Edward aux mains d'argents -, et quand je vois comment il traite la matière littéraire, je pleure déjà. Mais, parce que je suis amoureux d'Eva Green, qui joue Miss Peregrine, j'irai voir le film, pour tenter d'en faire une chronique sur ce blog - occasion nouvelle d'ouvrir une rubrique sur le Panda Lecteur.


vendredi 22 juillet 2016

Le caillou

Le Karabastan est un pays désertique qui a, en son milieu, un caillou haut de 300 mètres sur lequel est gravé l'histoire du pays. Les Karaban? Les Karabastanais? Bref, les habitants du pays s'y rendent en pèlerinage pour déchiffrer cette histoire.
Un jour, un peuple venu de nulle part, les Khomènes, viennent semer la mort et la destruction au Karabastan, détruisant le caillou et exportant ses gravats au-delà des frontières. L'envahisseur se proclame nouveau taulier du pays. Ce dernier s'élève de quelques centimètres, quelques mètres; le guide suprême des Khomènes convoque un grand savant qui lui prédit que dans moins d'un an le pays se trouvera à une hauteur de 3000 mètres: on finit par lui trancher la tête.
Thierry Dedieu a frappé fort avec Le Caillou, et quelques semaines après l'attentat qui a frappé Bagdad (à l'heure où j'écris ces lignes, on cherche encore désespérément à trouver un lien entre le tueur de Nice et Daesh, comme s'il fallait obligatoirement qu'il y en ait un), l'album montre encore sa contemporanéité.
J'avais lu un jour, je ne sais trop où, une phrase du genre "Quand un Arabe bute un Occidental, c'est de l'obscurantisme; quand un Occidental bute un Arabe, c'est de la démocratie et l'avènement de la liberté". Evidemment, cette phrase horriblement cynique est aussi ironique: l'auteur cherchait à démontrer à quel point nos dirigeants et la plupart des médias avaient une vision biaisée du terrorisme en reprenant leurs phrases simplistes, dangereuses. J'ai trouvé une grande tendance de la part des journalistes occidentaux, y compris dans la presse jeunesse, pour éclairer le pourquoi d'un attentat est que les terroristes ne supportaient pas notre mode de vie. C'est vrai. Mais ce qui est grave,  c'est que ces mêmes journalistes partent du principe qu'un terroriste est forcément Arabe, ou musulman, comme si la nationalité ou l'appartenance à une quelconque religion facilitait l'appartenance à un groupe armé obscurantiste. N'oublions pas que le terrorisme est l'imposition virulente d'une idéologie sociale, économique, politique ou religieuse. A cet égard, l'Occident est bien plus terroriste que n'importe quelle organisation nommée ainsi (les journalistes aiment bien comparer ce qui n'est pas comparable, du coup je fais comme eux, histoire de voir ce que ça fait d'être vain).
Là où le travail de Thierry Dedieu est remarquable, c'est qu'il ne se laisse pas entraîner dans cette mouvance qui consiste à dire, après tout, que le terrorisme c'est quand des arabo-musulmans attaquent des occidentaux. Le pays dans lequel se situe l'histoire du Caillou n'est pas sans rappeler un comme l'Afghanistan, arabe (mais peut-être que je m'avance un peu trop: j'ai juste l'impression que le nom du Karabastan est un déguisement du mot "arabe"). Et puis le caillou est un renvoi explicite vers La Mecque. Quant à l'histoire du pays qui se lève, c'est une métaphore: le peuple se révolte contre ces étrangers venus imposer leur vision des choses à coup de meurtres et de de destruction.
Honnêtement, je rattache davantage cet album à l'historique du conflit israëlo-palestinien.
Quoiqu'il en soit, cet album est intéressant à lire et, pourquoi pas, à étudier, pour les parents, les enseignants ou, d'une manière générale, les adultes, qui souhaitent donner aux jeunes lecteurs les outils nécessaires pour avoir suffisamment de recul sur la complexité du terrorisme et des informations biaisées que nous donnent quotidiennement les médias quant à l'islam et au monde arabe.